Leçon 6 • 26 avril 2020

"Nous avons étudié ensemble les Yama et Niyama en tant que principes éthico-religieux (au sens du dharma "Ācara dharmaniti Mimansa"). Guruji a introduit ces principes dans la pratique des āsana."

"Guruji parlait de la violation d’Ahimsa (la non-violence), par exemple dans notre Utthita Trikoṇāsana. C’est-à-dire la façon d’exercer himsa sur le corps, le souffle ou le mental. Ici, c’est donc un sens différent du sens éthique ou moral. Non pas que nous soyons des bêtes féroces ou des prédateurs. Il s’agit de voir en quoi nous nous faisons violence à nous-mêmes. Quand nous pratiquons nous ne sommes pas dans un environnement social. Nous sommes en relation avec nous-mêmes. Il ne s’agit pas de violence ou de non-violence vis-à-vis d’autrui ou d’une agression extérieure. Cela ne se joue pas au niveau interpersonnel mais au niveau intra-personnel.

Nous avons aussi abordé le concept de dharma , différent du concept de religion. J’ai également donné cette définition très connue du dharma dans la philosophie indienne. Le dharma est "ce qui soutient celui qui est sur le point de tomber, celui qui tombe, celui qui est tombé, celui qui pourrait tomber…". Poussons l’analyse un peu plus loin : Que signifie "soutenir" ? Soutenir économiquement une personne pauvre est plus facile que soutenir une personne très riche, si l’on considère le coût. Dharma va soutenir l’être humain, qu’il possède une certaine conscience du devoir, une faible conscience du devoir ou une grande conscience du devoir. Maintenant, dharma n’est-il qu’un pur soutient qui nous permet de vivre dans le monde ?

Dans les dharma-sāstra, il est dit : "Si vous soutenez le dharma à un certain degré, il vous soutiendra au centuple." Si nous faisons "un peu", il fera "beaucoup". Cela va au delà de la réciprocité, cela va en augmentant. On considère parfois le dharma comme une mère. Une mère ne tient pas de comptabilité envers ses enfants. Le dharma est magnanime. Il fait bien plus que soutenir. Le texte dit : "Si vous protégez dharma, il vous protégera."

Ne vivons-vous que pour être protégés et soutenus ou avons-nous besoin d’autre chose ? Cherchons-nous quelque chose de plus ? Je vais vous donner une autre définition de dharma. Si vous atteignez l’évolution et pas seulement le soutien, vous accédez à la richesse (abhyudaya) dans tous les mondes (loka), sur tous les plans. Dharma vous donne abhyudaya. Il vous donne aussi accès au "bien ultime" (nishreyasa). C’est la définition que l’on trouve dans le Vaiśeṣika darśana "Yatho Abhyudaya Nishreyasa Sidhih Sa Dharma".

Il y a une autre idée fausse concernant dharma. Celle que puṇya (la vertu) est dharma. Dharma est un autre terme. La vertu est généralement universelle, en tout lieu et partout. La vertu est la vertu et le vice est le vice. On sait aussi reconnaître les vices et la vertu chez les êtres humains. Lorsque quelque chose est bien on parle de vertu, au contraire lorsque quelque chose est mal, on parle de vices. L’être humain est doté de l’intelligence pour identifier ce qui relève du vice ou de la vertu. C’est différent pour dharma. Ce n’est pas l’intelligence qui identifie.

Le dharma se décide au tréfonds du cœur. Dharma n’est pas la même chose pour une personne ou pour l’autre, alors, que la vertu est la vertu et le vice est le vice. Un autre exemple. Dans le Mahabharata, sur le champ de bataille, Bhisma est dans le camp opposé de Krishna, bien qu’il ait été son dévot. Mais, c’est son dharma. Dharma est un concept complexe à appréhender. La Bhagavad Gītā dit aussi que karma aussi est un concept difficile à comprendre. Mais nous aussi, en tant qu’être humains sommes complexes. Notre psyché, notre conscience sont très complexes. Aucun être humain ne ressemble à un autre être humain.

Revenons à l’importance du dharma. On dit aussi que le yoga est un sujet complexe. Aujourd’hui, on est loin du "vrai" yoga (cf. Bhagavad Gītā). C’est devenu très à la mode et on pense tous qu’on fait du yoga. Dans le chapitre VI, la Bhagavad Gītā dit que pour un néophyte le yoga c’est karma (l’action)…. Nous en avons fait un sujet technique : allez chercher un tapis, un accessoire (prop)…On nous enseigne à faire des postures correctes techniquement. Pourtant, la Bhagavad Gītā dit Ārukṣor muner yogaṁ/karma kāraṇam ucyate/ (B.G.VI.3). Le "vrai" yoga commence lorsque l’aspirant a pris conscience de karma (l’action), et d’une certaine manière conscience de dharma, alors il est plus conscient de ce qui est bien ou pas (au sens du dharma, pas au sens technique).

La technique n’est pas l’essence du yoga. Pour un débutant, c’est la conscience de karma ou dharma. (cf. Ācara dharmaniti… leçon n°3). Je peux faire un bon Trikoṇāsana techniquement, mais peut-être qu’eu égard à mon dharma, ce n’est pas bien. Le vrai yoga exige cette pureté de conscience. Quelle est la motivation, quel est le moteur de l’action ? Par exemple, un aspirant se rend chez un maître. Il s’aperçoit qu’un de ses co-disciples connaît la Bhagavad Gītā par cœur et lui non. Il se dit alors qu’il va se procurer la Bhagavad Gītā et l’apprendre par cœur. Il dit alors au maître qu’il veut apprendre la Bhagavad Gītā. Alors le maître lui demande pourquoi, il veut l’apprendre. Certes l’intention est bonne. Mais, si c’est par esprit de compétition et pour faire comme l’autre disciple, il lui dira d’attendre avant de l’acheter. Il lui faudra d’abord se débarrasser de l’esprit de compétition.

Vous connaissez tous cette maxime : "On récolte ce que l’on sème". Elle n’est pas tout-à-fait appropriée ici. Ce que l’on sème, c’est l’intention. Mais, tout ce que l’on sème ne mûrira pas. La première chose à faire pour d’identifier si quelque chose est bien/juste ou non, c’est d’examiner la graine, votre intention, examiner votre motivation. Dharma nous aide à identifier cela : "Pourquoi fais-je ceci ou cela, pourquoi ai-je envie de le faire ?".

Le yoga classique vous donne accès à cette conscience. Il vous prépare à ce type d’interrogation. Si vous faites quelque chose de bien parce que votre rival le fait et que vous êtes en compétition avec lui, ce ne sera pas faire le bien. C’est très important de connaître l’intention, la motivation. Le yoga nous conduit à cette conscience du dharma. Ces pratiques dharmiques sont au cœur des principes éthico-religieux. Le processus du yoga est tel qu’il vous permettra toujours d’identifier votre propre dynamique.

Ne confondez-pas activité et dynamique (c’est-à-dire motivation, mouvement, exécution, but). Tout cela doit être examiné et être approprié. Hier, j’ai cité Guruji qui disait : "Ma pratique du yoga est une méditation dynamique". Cela tient au concept du Dharma. C’est le Dharma qui était au cœur de la pratique de Guruji, pas sa ferveur ni son enthousiasme, ni un challenge quelconque.

Pour finir, je voudrais répondre à une question que l’on m’a posée : Est-ce qu’il est suffisant de pratiquer seulement Sūryanamaskār  ? Est-ce que c’est pareil que de pratiquer le yoga tout entier ? Sūryanamaskār c’est Sūryanamaskār. Le yoga, c’est le yoga. Sūryanamaskā est avant tout un mouvement. Le mouvement fait partie intégrante de Sūryanamaskār, alors qu’en yoga, dans les āsana, la stabilité plus que le mouvement est importante (Y.S.II.46 "sthira sukhaṁ āsanam"). C’est une forme d’exercice bénéfique pour la coordination du corps, du mental et du souffle et bien entendu c’est une salutation au soleil et on salue le soleil. On doit savoir pourquoi on salue le soleil. En aucun cas, Sūryanamaskār ne constitue le yoga tout entier, ni même le yoga. La pratique méditative du yoga requiert de la stabilité. Pour que les postures deviennent des āsana, il faut y rester un certain temps, être ferme, stable. On ne reste pas dans les postures en Sūryanamaskār. Elles ont certaines vertus, mais il ne faut pas mélanger yoga et Sūryanamaskār."

Remerciements
Ce texte en français nous est aimablement fourni par Marie-Laurence Cros.