Leçon 5 (25 avril 2020)

"Je souhaiterais aujourd’hui ajouter quelques points concernant le sujet que nous avons abordé la dernière fois, à savoir les yama et niyama. Les principes éthiques et moraux s’appliquent pour nous dans un contexte de vie sociale et concernent le comportement."

"Ce n’est pas le cas dans le yoga où nous sommes intériorisés. Les principes éthiques et moraux représentent la "valeur faciale" d’une personne. Nous n’avons pas besoin de valeur faciale lorsque nous sommes dans une pratique spirituelle, adhyatmique ou yogique.

Ce n’est pas parce que vous "n’êtes pas", que "vous êtes". Il existe une certaine relativité dans le concept de moralité ou d’éthique. La comparaison intervient. Nous avons tendance à juger de la moralité ou de l’éthique chez les autres. Un autre point important qu’il faut avoir en tête, c’est ce n’est pas parce que vous ne commettez pas de violence (himsa) que vous êtes non-violent (ahimsa). Ce n’est pas parce quelqu’un n’est pas une mauvaise personne, qu’il est une bonne personne et vice versa. Une bonne personne doit être une bonne personne !

Ce n’est pas parce que vous vous abstenez d’un comportement contraire à l’éthique que vous avez une conduite éthique. Ne pas être immoral, ne vous permet pas d’affirmer que vous êtes quelqu’un de moral. Un autre exemple : Ce n’est pas parce que quelqu’un n’est pas laid qu’il est beau et de la même manière quelqu’un qui n’est pas beau, n’est pas nécessairement laid.

Voici maintenant un argument supplémentaire pour démontrer que yama/niyama ne sont pas des principes éthiques et moraux, mais éthico-religieux. Si une personne est une bonne personne, c’est peut-être une bonne personne, mais elle n’en a pas forcément fait le vœu. Il y a cette notion de vœu, de grand vœu chez Patañjali. Il ne s’agit pas simplement de pratiquer ahimsā, satya, asteya, brahmacarya, aparigraha ou bien sauca, santosa, tapas etc. Ça ne suffit pas. Patañjali nous demande d’être des "vrata", ce qui signifie "vœu" (c’est rendu comme cela en anglais à travers le prisme de la langue anglaise).

"Vrata" est un concept unique de sanātana dharma. Il y a une certaine sublimation dans "vrata". Il s’agit de pratiques "dharmiques". L’observation de principes éthiques ou moraux n’est pas nécessairement "vrata". Il faut en faire le vœu. Patañjali place immédiatement yama/niyama parmi les vrata. Il distingue les vœux mineurs (anuvrata) et les vœux majeurs (mahāvrata).Nous devons commencer par "anuvrata" qu’il est possible de pratiquer. Les vœux majeurs ne se pratiquent pas. "Vrata" n’a pas vraiment d’équivalent en anglais. Vœu peut s’entendre comme une forme de détermination. Il s’agit de pratiques dharmiques. (cf. Ācara dharma niti…)

Dans le Y.S.II-28 Patañjali dit "yogāṅgānuṣṭhānāt...". Le sens d’"ānuṣṭhānāt" n’est pas rendu correctement non plus en anglais. Aujourd’hui, on comprend seulement "pratiques yogiques". La sadhana, la discipline sont des pratiques, des étapes préliminaires. "Ānuṣṭhānāt" est un terme qui est associé à dharma, karma, jñāna, mantra et yoga. Voilà ce que je voulais souligner pour vous expliquer que yama/niyama ne sont pas des principes éthiques ou moraux.

La méditation

Avant de passer au sujet suivant, je voudrais parler de méditation. Aujourd’hui les gens se fascinent pour le yoga et la méditation. C’est devenu à la mode. On prescrit même la méditation comme traitement, pour la gestion du stress. Tout le monde veut méditer. Tout le monde veut essayer et parvenir à méditer, mais personne ne veut vraiment comprendre ce qu’est la méditation. C’est un scénario très étrange ! Guruji disait souvent que sa pratique du yoga était une méditation dynamique. Personne ne s’est posé la question de savoir comment les āsana, la pratique peuvent être une méditation dynamique. On s’imagine la méditation en général comme quelque chose que l’on fait assis, calme, détendu, en fermant les yeux. Et on appelle cela méditer. C’est important de savoir de quoi on parle. La méditation est une action psycho-mentale. Je ne parle pas ici de dhyāna. Dhyāna est un concept plus vaste. La méditation en fait partie.

Le monde occidental en particulier, qui en est venu à pratiquer le yoga, est davantage intéressé par la méditation que par dhyāna. On a dit aux gens qui ne connaissent pas ce terme que dhyāna c’est la méditation et ils veulent essayer la méditation. Permettez-moi d’expliquer ce qu’est la méditation. C’est un processus psychologique et psycho-mental : c’est dans le cerveau, cela provient du cerveau, c’est grâce au cerveau, cela appartient au cerveau.

La pensée est toujours présente dans la méditation. L’absence de pensée n’est pas possible. L’absence totale de pensée c’est autre chose. Patañjali dit "citta vrtti nirodha". Lorsque citta (le contenu mental) est sous contrôle, c’est un état différent. Les pensées vont et viennent, elles sont toujours présentes. La méditation est quelque chose de différent. Une pensée arrive et on continue de penser. La méditation est un processus de pensée. Mais tous les processus de pensée ne conduisent pas à l’état méditatif. Seulement certaines pensées. L’état méditatif dépend de la qualité de la pensée : si elle est transcendantale, mobile, vertueuse… La pensée est la manifestation d’un processus de pensée. Et s’il y a processus de pensée, c’est qu’il y a quelqu’un qui pense (le penseur). C’est une triade. Nous, les hommes ordinaires, nous ne sommes habitués qu’au fait d’avoir une pensée et à penser, toujours penser. Et nous continuons de penser à partir d’une pensée. Cela ne nous conduira jamais à l’état méditatif.

Alors qu’est ce que la méditation ? Comprenez-bien ce tryptique : le penseur, le processus de pensée et la pensée. Nous connaissons le processus de pensée à partir d’une pensée. Nous ne connaissons pas le processus de pensée à partir du processus de pensée. Et il y a un processus de pensée à partir du penseur. De même que nous devons donc voir la pensée au cœur du processus de pensée, nous devons voir la pensée au cœur du penseur.

Ne pensez pas simplement à la pensée, ne vous contentez pas de penser à la pensée. Il faut l’examiner : Quelle est cette pensée ? Quel est son bien-fondé ? D’où est venue cette pensée ? Quel est le sujet de cette pensée ? Dois-je continuer à développer cette pensée. Il faut explorer, investiguer la pensée. L’examen de la pensée elle-même est la base de l’état méditatif.

Est-ce que cette pensée a un effet positif sur moi ou devrais-je m’en défaire ? Cette pensée est-elle néfaste, utile, nourrissante ? Il faut observer le contenu de la pensée, son contenant, sa source, son sujet, son but, sa valeur. Vous n’allez pas continuer à penser à un sujet dont vous êtes convaincu qu’il est inutile d’y penser, ou que cette pensée vous dérange, vous angoisse, vous ennuie…Cet examen de la pensée fait partie de l’état méditatif. Quid du processus de pensée ? Comment est-ce que je pense ? Pourquoi je pense ? Avec quels outils je pense ? (la perception, la cognition, les sensations, la mémoire, les souvenirs, les expériences…). Qu’est ce qui déclenche ce processus ? Est-ce le bon moment, le bon endroit pour penser ? Cela fait aussi partie du processus méditatif.

Examiner le penseur. Dans quel état se trouve celui qui pense ? Suis-je dans la bonne disposition mentale pour rentrer dans le processus d’observation de la pensée ? Suis-je endormi(e), en colère, ai-je des préjugés ? Il faut examiner le penseur. Est-il bien disposé ? A-t-il le bon profil ? Est-il perturbé ? Le penseur doit savoir identifier s’il est mentalement dans de bonnes conditions ou non.

En résumé, pour méditer, il faut examiner, analyser les pensées, le processus de pensée et observer le penseur.

Certaines pensées peuvent être stressantes, anxiogènes, lénifiantes…Nous devons-nous détacher de ces pensées qui affectent notre mental. Penser au penseur plutôt qu’à la pensée, fait partie intégrante de la pratique méditative. Il faut aussi filtrer et sélectionner les pensées. Il faut connaître, examiner, objectiver et observer le penseur. C’est le point culminant. Il faut connaître le penseur. Et le yoga est le meilleur support pour aborder la méditation.

Pourquoi Guruji appelait-il sa pratique, méditation dynamique ?

Permettez-moi de clarifier cela. Le yoga Iyengar n’est pas une méditation dynamique. La pratique d’Iyengar était une méditation dynamique. Ne vous imaginez pas que vous pratiquez une méditation dynamique parce que vous pratiquez le yoga Iyengar ! Sa pratique à lui, oui ! La pratique des āsana est un merveilleux tremplin pour accéder à la méditation car elle englobe le corps, le souffle et le mental. On considère le sujet, l’objet et l’instrument. Les trois sont présents dans l’āsana. Guruji ne cherchait pas simplement la perfection dans Śirṣāsana. Il se mettait lui-même sur "la table d’opération". Il gravait, sculptait et cultivait l’entité subjective (lui). Il objectivait l’entité subjective. C’est ce qu’on appelle se mettre en position de "témoin", de "témoin" de soi-même. Guruji pratiquait comme cela. Nous, par contre, nous avons une fausse idée du processus. On veut simplement corriger notre Śirṣāsana, Sarvāṅgāsana, Trikoṇāsana etc. Mais nous ne cherchons pas à nous corriger sous l’angle subjectif.

Les āsana constituent une éducation. Il y a un processus de pensée adyatmique (la connaissance de l’âme, du soi) dans tous les āsana. Nous considérons qu’entre toujours en jeu un élément extérieur dans le processus de pensée. Or en yoga, il n’y a pas d’élément extérieur. Celui qui fait (l’agent), l’instrument et celui qui est "dans" un āsana ne font qu’un. Ils sont intégrés. Il y a donc ce qu’on appelle karma kriyā, jñāna kriyā, dhyāna kriyā dans les yogāsana. Guruji ne se contentait pas d’observer ses āsana, mais il examinait ses instruments. Où est l’utilité de faire un Śirṣāsana parfait pour la galerie ? Les questions que l’on doit se poser sont : comment je m’y prends, que font mes instruments ? Sont-ils utilisés correctement. Nous voulons juste un āsana parfait. Ses instruments ne nous intéressent pas. On pense qu’āsana est une posture, la posture est spectaculaire. On fait du spectacle sans se préoccuper de se qui se passe à l’intérieur, sans se préoccuper du processus. On veut juste un āsana parfait.

Guruji dirigeait sa pensée sur les instruments, sur l’entité subjective. La méditation implique la réflexion (NDR : non pas au sens de réfléchir avec le mental, mais au sens d’étudier le "reflet" observé par le témoin). Le processus se déroule ainsi : pensée, réflexion et méditation. Sans pensée, ni réflexion, vous ne méditez pas. Vous méditez sur une pensée. C’est pourquoi j’ai parlé d’un processus psychologique et psycho-mental. Nous en avons une compréhension erronée. Notre idée c’est qu’il faut d’abord se concentrer. La concentration conduit à la méditation. La triade : concentration, méditation et transe est fausse. La concentration ne vous mènera pas à la méditation. La concentration porte toujours sur un objet perçu. La concentration est un processus psycho-sensoriel. Elle fait appel à la perception sensorielle. La concentration conduit à un stade plus élevé qui est l’absorption. Il y a une gradation. Nous sommes dans l’erreur à cause de la mauvaise traduction de dhāraṇā, dhyāna et samādhi par concentration, méditation et transe. La réflexion est indispensable à la méditation.

Le processus de pensée, la réflexion et la méditation sont passés au crible par le tryptique : pensée, processus de pensée et penseur. Il faut "disséquer" les trois, les analyser, les objectiver, les explorer, les examiner, répéter ce processus de manière cyclique et alors là, vous serez en méditation. La pratique de Guruji était une méditation dynamique parce qu’il s’étudiait du centre vers la périphérie, de la périphérie vers le centre. Tout était observé : l’entité subjective, l’entité instrumentale, l’entité objective. C’est pour cela que ses āsana avaient un caractère méditatif.

Comment pouvez-vous faire évoluer votre pratique dans ce sens ? Essayez de comprendre la syntaxe dont je parlais la fois précédente. "Je fais Trikoṇāsana, je suis en Trikoṇāsana, Trikoṇāsana par le souffle et par le mental, Trikoṇāsana pour le mental…". Cette approche classique du processus va élargir votre horizon et vous allez commencer à comprendre comment un āsana peut-être méditatif. Dans les āsana, nous cherchons à cultiver un état mental. Un état mental est toujours un schéma de pensée.

Au niveau organique, la pensée n’est pas nécessaire. Par exemple, la prise de drogue pourra créer un état psychédélique sans qu’il y ait un substrat de pensée. Śirṣāsana, Sarvāṅgāsana ne sont pas des pilules psychédéliques. En yoga vous travaillez directement sur votre état mental, c’est un processus autogène, biomécanique, électrochimique. Le profane et même beaucoup de pratiquants ne voient que l’activité dans le yoga et pas le processus de pensée. La méditation ne repose pas sur l’activité, elle est fondée sur la pensée. Tâchons d’améliorer, d’objectiver, d’analyser, d’explorer de façon cyclique le processus de pensée en nous, cela nous conduira certainement à l’état méditatif et à la méditation dynamique telle qu’on l’entend dans le système Iyengar."


Remerciements
Ce texte en français nous est aimablement fourni par Marie-Laurence Cros.