Leçon 19 • 30 mai 2020

Cette session comporte un enseignement pratique de vāchika kriyā et nous permet de comprendre l’un des aspects les plus importants de la pratique yogique.

Vaikhari est donc le langage exprimé. L’émission d’un son, la parole n’est possible que sur l’expiration comme l’indiquent les Upaniṣad. Vaikhari est un vāyu kriyā (une pratique où l’air entre en jeu). Pour mémoire, le langage possède quatre plans différents : vaikhari, madhyamā, paśyanti et parā. Vaikhari se situe au niveau de la bouche, madhyamā au niveau de la gorge, paśyanti au niveau du cœur et parā au niveau du nombril. (cf. leçon n°17)

En prāṇāyāma et dans la pratique des āsana, nous devons utiliser le langage silencieux. La forme du son a un impact sur notre corps organique. Le chant des trois syllabes du mantra AUM illustre la combinaison de vaikhari (le langage exprimé) et madhyamā (le langage silencieux). L’émission du son s’arrête avant la fin de l’expiration. On est supposé chanter la première syllabe jusqu’à ce que le son s’arrête. Puis, on continue à prononcer la syllabe en silence, jusqu’à la fin de l’expiration. Observez l’endroit où vous ressentez une contraction. Cela se passe dans le ventre, l’abdomen. Idem pour les deux autres syllabes. La deuxième syllabe produit une contraction dans la poitrine. La troisième, dans le cerveau.

Dans la physiologie ésotérique, on parle de nœuds : kāma pītha et vāsana granthi. Granthi signifie nœud ; il y a une triade : les nœuds de la passion (dans la zone abdominale), les nœuds émotionnels (dans la poitrine) et les nœuds de l’ego (dans le cerveau) qu’il faut dénouer et travailler dans le yoga. Ces nœuds rendent notre psychisme particulièrement complexe. Par exemple, nos liens affectifs au sein d’une même famille ou avec des amis créent des nœuds émotionnels différents. La vie est faite de relations. Nous vivons avec des émotions et des passions y compris avec des êtres inanimés. L’expiration permet de relâcher les contractions dans ces différentes zones. L’ego - dans le cerveau - s’entend comme le principe identitaire du « je ». Il ne s’agit pas de l’orgueil ou de l’arrogance.

Āuṁ travaille sur ces trois nœuds. Vāyu kriya correspond à la première phase avec le son et prāna kriyā , à la deuxième phase avec l’air. Par conséquent, on comprend pourquoi ces kriyā ont une importance notamment en ce qui concerne les mantras et même la langue.

Les langues indiennes possèdent un avantage sur la langue anglaise du point de vue du son (les voyelles sont longues à la fin des phrases, alors qu’en anglais les phrases se terminent de façon abrupte dans leur sonorité). Dans beaucoup de langues du monde moderne, le langage n’est pas toujours corrélé à la physiologie. Or, le son a un impact sur notre physiologie. Le travail du son dans notre corps s’apparente à la sono graphie. Les prāṇa kriyā peuvent faire des merveilles.

D’après le vyakarana (la grammaire) de Panini et la théorie de "sphotavada" seulement quelques lettres, toutes les lettres, peuvent générer des millions et des millions de mots, d’expressions et de vers. Les lettres n’ont pas de signification isolément, mais ont un immense potentiel signifiant combinées en mots.

La parole est intimement connectée à notre système à cause du souffle. Le yoga utilise ces combinaisons de l’inspiration et de l’expiration, de vaikhari et madhyamā. Madyamā est aussi un instrument pour japa. C’est une parole silencieuse qui a un impact sur notre physiologie.

Si vous cherchez dans les textes yogiques qui traitent des chakras, vous verrez que ce sont des pétales (il y en a 50). Chaque pétale est associé à une lettre. C’est comme cela que la shakti se manifeste. L’Akshamāla Upanis̍ad explique comment chaque lettre se manifeste dans l’univers. Il en va ainsi de la création.

La shakti est l’énergie à l’origine de toutes les manifestations dans l’univers. Pour nous, êtres humains, la shakti se manifeste dans les six chakras. Si vous lisez leur description, vous verrez qu’il y a une déité associée ainsi qu’une lettre. Prāṇāmaya kośa (l’enveloppe physiologique) tout entier contient ces sons. Les sons font partie intégrante du prāṇāyāma.

Seule l’humanité dispose d’un système qui peut générer autant de sons et en même temps produire un langage silencieux. La "technologie yogique" utilise ce langage. Ceux qui font de la musique ou du chant comprendront la valeur de l’organe vocal, ce n’est pas qu’un simple organe de communication.

L’aspect ésotérique des āsana peut s’étudier en référence à prāṇa, c̣akra et tattva kriyā. Les cinq éléments constituent la matière de la conscience mentale et du corps. Ils représentent l’infrastructure de nos organes corporels et mentaux. Ils ont aussi une forme sonore. Je vous ai donné ici quelques fondamentaux concernant vāchika kriyā.

Aujourd’hui, en ces temps tourmentés de kaliyuga (l’âge de fer ou âge noir, le pire de tous les âges), nous n’avons pas beaucoup de temps à consacrer aux actions vertueuses ou à puṇya (la vertu). L’homme ordinaire se plaint tout le temps de l’état du monde, dont on dit qu’il est mauvais et sinistre. Alors comment accumuler du mérite et de la vertu ?

Vāchika kriyā est une méthode, on peut utiliser le langage intérieur. Grâce à la pratique de vāchika kriyā, le minimum de bénéfice que vous en retirerez, c’est de ne commettre aucun méfait en parole ou en action, au moins pour un temps donné. Guruji donnait cet exemple en Śirṣāsana  : si vous restez dix minutes sur la tête, au moins pendant ce temps là, vous ne pourrez frapper personne !

Peut-être même que vous ne pourrez pas parler et dire de mauvaises choses sur qui que ce soit ! C’est déjà une vertu de ne pas commettre de mauvaise action pendant dix minutes ! Un sage d’autrefois, disait que prāna kriyā et le prāṇāyāma permettaient aux yogis d’accumuler de nombreuses vertus en se retirant à l’intérieur, hors du monde. Il y d’autres bénéfices encore plus nombreux.

A l’intérieur de nous, il y a l’univers, le cosmos pas le chaos. L’âge noir n’existe pas à l’intérieur de nous. Il n’y a pas de contrainte ni de temps ni d’espace. La pratique de prāṇa kriyā dans le processus yogique et nāma, la récitation des noms de divinités, permettent d’accumuler bon nombre de vertus.

La Bhagavad Gitā parle de vāchika tapas (d’une ascèse en paroles) et Jñānes̍war, nous raconte comment les yogis faisaient de leur vācha un vedas̍āla (un lieu de récitation de mantras, de louanges et de chants védiques). Vedas̍āla est comme une académie, un lieu de connaissance fondamentale. Nous pouvons faire de cette ascèse une académie de sagesse. C’est à cause de vācha que la langue est la demeure de Sarasvatī (la déesse de la musique et des arts).