Le yoga et la relativité du concept de handicap

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Pascale Petit est professeur de yoga, diplômée de la méthode IYENGAR® depuis 1991. Elle enseigne au sein de "L’Espace de Yoga de Rouen" (EYR). Ouverte aux techniques de psychothérapies et d’analyse, elle transmet également le yoga en tant qu’art thérapeutique. Pascale partage avec nous un témoignage puissant et émouvant sur l’enseignement du yoga à des personnes porteuses de handicaps.

Je donne depuis quelques années un cours de yoga au sein d’une association de Rouen qui s’occupe d’insérer des personnes porteuses de handicaps dans la société. Ce groupe de dix personnes adultes a toujours été normal pour moi, puisque je m’adresse à leur corps. Je leur enseigne à peu près toutes les postures classiques que je propose dans mes autres cours débutants. Ce groupe est composé de huit personnes trisomiques, un autiste et une jeune femme atypique. Quand j’ai commencé à leur enseigner le yoga il y a neuf ans, leur corps étant comme tous les autres corps, je leur donnais un cours technique, comme j’avais appris à le faire.

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Je dois dire qu’ils ont été patients avec moi et sont quand même revenus à mon cours, probablement pour que je prenne le temps d’apprendre à les connaître. Au fur et à mesure, je leur ai proposé de plus en plus de supports, les aidant à apaiser leur système nerveux. Les personnes trisomiques par exemple, font les postures inversées avec des chaises, des bancs ou des cordes en raison de leurs problèmes de thyroïde. Dans les étirements vers l’avant, les supports leur permettent de mettre un peu de résistance dans leurs corps hyperlaxes et ainsi d’éviter de se faire mal - mais je préfère aujourd’hui mettre l’aspect technique de la méthode IYENGAR® de côté pour expliquer mon travail plus global avec eux. En effet, pour être franche, ils intègrent la technique difficilement et parfois, j’ai même pensé arrêter le cours car je ne savais plus très bien ce que je pouvais leur apporter.

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Parmi eux, Thierry, un élève autiste, m’interroge à chaque cours. A trente et un ans, il n’a jamais parlé. Au début, il s’asseyait simplement en tailleur et regardait par la fenêtre une bonne partie du cours. Il ne gênait personne et était apparemment content d’être là. Après quelques temps, il a commencé à participer activement et à "mimétiser", ce qui n’a jamais été dans ses habitudes, au dire de ses parents. J’étais même souvent obligée de déplacer son tapis qu’il avait tendance à placer sur le mien. J’ai donc réappris, en même temps que lui, la notion de territoire. Ses possibilités physiques le permettant, je lui ai rapidement proposé des postures comme padmasana ou sirsasana.

J’ai ainsi essayé de le montrer comme exemple durant les cours pour inspirer les autres élèves… et j’ai reçu la leçon pédagogique la plus importante de mon expérience de trente-six années d’enseignante de yoga et de mathématiques : Thierry n’était pas du tout intéressé par le fait d’y arriver mieux que les autres, il a même préféré reprendre les supports car il voulait juste être comme eux ! En étant comme les élèves trisomiques, avec leur tranquillité apparente et leurs différences assumées car existantes depuis leur naissance, il pouvait s’intégrer au groupe.

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Au bout d’un an, sa mère qui l’avait toujours accompagné et ramené en voiture chaque semaine, l’a finalement encouragé à prendre le bus. Il a pu ainsi s’autonomiser dans ses voyages, de la banlieue rouennaise jusqu’à ma salle de pratique, au cœur de Rouen. Un soir vers vingt heures, je reçois un appel téléphonique de ses parents : leur fils n’est pas rentré après le cours de yoga et ils le cherchent partout. Je leur explique que mon cours se termine à 16h30 et qu’il est parti en même temps que les autres. J’ai appris plus tard dans la soirée qu’il s’était trompé de bus car il n’avait probablement pas reconnu son arrêt habituel. Il avait fait plusieurs tours de la ville pendant plus de trois heures en attendant que quelqu’un le trouve. A-t-il ressenti la peur d’être seul, la panique d’être perdu ? Je ne sais pas... J’ai juste osé espérer que la pratique ce jour-là n’avait pas été responsable d’une envie subite de liberté, mais je ne le saurai jamais, car Thierry ne vit qu’au présent ! Le passé ne le concerne pas, pas plus que la projection dans le futur. Je pense que sa mémoire sensorielle est intacte, mais qu’elle n’est pas reliée au mental : ce qui me projette au cœur du sujet du yoga : relier nos deux mondes physique et mental, ou tout du moins, mieux comprendre leur connexion.

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La leçon de cette histoire fût pour moi de ne pas oublier à chaque fin de cours, de lui rappeler la connexion… à son numéro de bus ! Aujourd’hui, il a émis quelques sons pendant la pratique - c’est tellement rare de l’entendre que je lui ai demandé si c’était la posture sur l’escargot (viparita dandasana sur le banc) qui lui plaisait particulièrement et il semblé aller dans mon sens. Mais je ne peux pas vraiment savoir car il n’est pas du genre à vouloir plaire aux autres, c’est donc à moi de m’adapter à sa façon particulière de communiquer sans les mots. Pour cela, les postures me sont d’un grand secours. Moi qui croyais lui enseigner quelque chose au tout début de notre rencontre, sans une certaine appréhension d’ailleurs, c’est en fait lui qui m’enseigne à travers son corps et les formes qu’il crée, ses larges sourires ou sa tristesse profonde et bien sûr, ses yeux. La posture est devenue notre point de rencontre, là où nous pouvons communiquer et échanger, tout à fait rationnellement.

J’ai fini par être obligée d’oublier la notion de progrès avec ce groupe. Ils n’aiment pas se comparer, rivaliser. Au contraire, ils préfèrent quand un élève réussit mieux qu’eux. Ils sont solidaires tout simplement, nous sommes dans un même bateau avec beaucoup d’obstacles mais il n’y a aucun sentiment de supériorité parmi nous - l’idée est d’accepter simplement qui nous sommes, avec nos différences. Je leur propose une réflexion sur leur corps, ils me renvoient leur structure de dos particulièrement droite - c’est une leçon à chaque fois, ces dos tellement droits et normaux, presque trop !

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Dans ce cours, nous sommes uniquement intéressés par la présence et l’effort de l’autre, et ils comprennent ou plutôt ressentent très bien le complexe de peur dont Monsieur Iyengar nous a parlé de nombreuses fois durant ses cours à Pune en Inde. Par contre, certains détestent la percevoir, et m’en veulent un peu quand l’un d’entre eux l’éprouve dans une posture. J’essaie, là aussi, de leur faire comprendre que ce n’est pas parce que l’un d’entre eux a peur dans une posture que tout le groupe doit fusionner avec cette même peur. La notion d’individualité est difficile pour eux, l’ego n’a pas pris sa place dans leur construction mentale et cela semble être un vrai problème !

Sur ce sujet, je pense souvent à Geetaji qui, lors d’un cours de professeurs à Pune en 1991, avait passé beaucoup de temps à nous expliquer que nous avons besoin d’un ego, et qu’il nous faut apprendre à l’utiliser. Pour ce groupe porteur de handicaps visibles et reconnus par la société, l’ego est simplement inexistant ou du moins très fragile, ce qui pour le professeur représente un vrai défi pour les intéresser. Avec eux, je prends de nouveau conscience que ne pas avoir d’ego ou si peu, peut en fait être un vrai handicap.

Nous essayons ainsi à travers une expérience posturale commune de trouver des terrains de rencontre à travers notre corps. Je comprends ainsi mieux Prashantji qui, depuis longtemps, nous répète que le yoga n’est pas une pratique physique mais une pratique « psycho-mentale ». Les participants de ce groupe me témoignent leurs faiblesses ainsi que leurs connexions mentales fragiles et complexes à la fois ; de mon côté, je ne leur cache pas mes déficiences physiques et ma difficulté d’oublier ponctuellement toutes mes sécurités corporelles d’ordre technique - apprises à la sueur de mon front - pour m’ouvrir à eux d’une façon plus globale. Suite à notre rencontre, je m’essaie aujourd’hui grâce à eux à l’art de la communication.

Comme le disait B.K.S. Iyengar : "Le but de la vie est d’apprendre".


Crédits photos : Pascale Petit, tous droits réservés.