Dossier "Confinement et Yoga" : les pratiquants témoignent

Le confinement du printemps 2020 a été et restera une période très particulière, source de déséquilibres parfois très inconfortables mais également de découvertes insoupçonnées. Grâce aux témoignages de trois pratiquantes, nous vous proposons de découvrir des récits de vie riches et singuliers. Il ne s’agit en aucun cas de dire si cela est bien ou non, mais de profiter de l’expérience des uns et des autres. Merci à Véronique, Joaquina et Guénola d’avoir pris le temps de nous livrer leurs vécus.

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Véronique Lépinay (Tours, Indre-et-Loire)

1 an de pratique de Yoga Iyengar®

"J’ai rencontré la Covid-19 et ce fut une source d’angoisses et un déclencheur formidable. Je m’explique : j’ai été en contact avec un cas testé positif au Covid-19 le 12 mars et j’ai eu les premiers symptômes dès le 19 mars. Même si je n’ai pas été testée, j’ai bien eu des maux de tête, de la fièvre, de la toux puis une perte de l’odorat importante et une crise d’urticaire. J’ai été arrêtée durant 14 jours par mon médecin. Je vis seule et je me suis retrouvée face à moi-même. J’ai commencé à ressentir des angoisses importantes, des sensations d’étouffement et j’ai vite compris qu’il fallait que je réagisse en commençant par ne plus écouter les informations en boucle sur cette crise sanitaire. J’ai parfois été à deux doigts d’appeler le 15 pour m’aider à gérer ces moments extrêmement inconfortables.

Alors, j’ai décidé de dédier une des pièces de mon domicile à la pratique du Yoga et j’ai pris le temps de pratiquer de façon douce et régulière même au plus fort des symptômes. J’ai fait des choses simples qui me semblaient adaptées à ce moment-là : Tadasana, Urdhva Hastasana, Vriksasana, Virabhadrasana2, Adho Mukha Svanasana, Adho Mukha Virasana. Supta Baddha Konasana ou encore Savasana.

J’ai pratiqué seule malgré les cours via Zoom proposées par Lydie Drivière, mon enseignante à Tours. En effet, j’avais le sentiment que je ne serai pas apte à réaliser des séquences complètes car je me sentais extrêmement fatiguée. En revanche, nous sommes restées en contact et elle a été très compréhensive dans cette période compliquée et s’est attachée à garder le lien, essentiel pendant la période de confinement. Je n’ai pas hésité non plus à détailler certains asana en allant sur internet ce qui m’a permis de trouver certaines réponses par moi-même à force de lectures et de vidéos. C’était très enrichissant aussi.

A la reprise de mon activité professionnelle, majoritairement en présentiel et complétée par du télétravail, j’ai continué à pratiquer régulièrement et je me rends compte aujourd’hui que je pratique différemment. Quantitativement d’abord, je suis passée de deux séances par semaine (un cours collectif et une pratique individuelle) à une pratique quasi quotidienne. Ensuite, je réalise qu’étant jeune dans ma pratique, je faisais les asana avec la tête et je crois que je les fais désormais davantage avec le corps et l’esprit. Je ressens plus de connexion dans ma pratique et j’y prends goût. Je dirai même que c’est addictif mais bien sûr dans le bon sens du terme. La pratique amène la pratique et j’ai envie d’explorer davantage chaque jour.

La pratique de méditations sur la respiration m’a indéniablement aidée à passer les angoisses régulières que j’ai pu connaître et je suis très reconnaissante envers le yoga pour cela. Cela m’a également aidé pour le sommeil qui était perturbé par la situation. Côté alimentation, j’ai toujours été très sensible à ce que je mange que ce soit en ce qui concerne la provenance et le contenu de mes assiettes et bien évidemment la pratique du yoga ne fait qu’amplifier le phénomène.

Aujourd’hui je n’ai pas peur du virus, je sais qu’il est là et que moi aussi je suis là avec mes ressources personnelles et yogiques. Même si j’étais consciente que je devais mettre le bien-être au cœur de mon existence avant le confinement, cette période a fortement renforcé cette sensibilité. Au point de mettre des choses en place pour sensibiliser mon entourage et notamment mes équipes au travail qui se trouvent exposées au risque d’être en contact quotidiennement. Je travaille dans un secteur où l’activité a été très dense, anxiogène avec une mise en place drastique des mesures barrières face au Covid-19. J’ai proposé à une trentaine de personnes qui travaillent avec moi une séance découverte du yoga avec Lydie début juin. Et l’adhésion a vite fait suite à l’étonnement. J’ai eu d’excellents retours et même des personnes semblent intéressées pour pratiquer de façon régulière."

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Joaquina Belaunde (Clamart, Hauts-de-Seine)

7 années de pratique de Yoga Iyengar®

"J’habite la région parisienne et je pratique le Yoga Iyengar depuis 7 ans au centre Raspail et à Clamart avec Anne-Marie Van Holder. J’ai participé à deux conventions nationales, à des stages avec Anne-Marie Van Holder et Christian Pisano. Et dernièrement à la Convention Européenne par Visio-conférence d’Abhijata qui m’a beaucoup apporté. Je suis d’origine franco-péruvienne-arménienne et j’ai vécu au Pérou. Ma mère pratiquait le yoga.

J’ai eu le Covid-19. D’abord autour du nouvel an avec de fortes fièvres durant 3 semaines, puis au mois de mars avec d’autres symptômes comme la perte du goût et de l’odorat mais surtout les bronches qui me brûlaient périodiquement. Curieusement je ne me suis pas sentie inquiète, je n’ai pas eu peur. J’ai continué ma pratique du yoga convaincue, par expérience, que la rigueur de la méthode me permet de retrouver l’état immuable intérieur propice à l’apaisement quelles que soient les circonstances. J’ai une confiance totale dans la méthode Iyengar®.

J’ai adoré être confinée. J’étais heureuse de pouvoir pratiquer plus profondément et d’observer la nature et les Hommes faire une pause ensemble. J’ai aimé le silence « imposé » par la situation. Pourtant ma situation personnelle était doublement inconfortable : j’avais donc ces symptômes du Covid mais j’ai été amenée également à accompagner mon mari dans une maladie qui aurait pu lui être fatale. Affaibli au niveau du cœur depuis trois ans, il a dû être hospitalisé deux fois durant la crise sanitaire alors que les malades non-covid n’étaient pas prioritaires. J’ai dû vivre avec ce stress et avec la peur de le perdre mais je suis reconnaissante envers le confinement de m’avoir permis de me consacrer exclusivement à l’essentiel : la santé de mon mari et ma pratique.

J’ai suivi 4 cours par semaine en visioconférence avec Anne-Marie Van Holder et Philippe Moreau que je remercie de tout cœur. Les autres jours, je pratiquais en autonomie. Cette pratique très régulière et assidue m’a permis de découvrir de nouvelles subtilités dans les postures. Le silence a créé un espace-temps propice à observer différemment les asana. La sensation que l’éternité entre en soi. Que l’éternité en soi se connecte avec l’infiniment petit.

Les pratiques de pranayama m’ont, quant à elles, donné la possibilité d’observer un espace bien plus grand que ma cage thoracique et le sentiment que rien n’est réellement comme il paraît. Et j’en avais besoin tant mes bronches étaient malmenées. Dans certaines pratiques méditatives, enfin, j’ai pu observer, toujours par cet accompagnement du silence, la combinaison parfaite entre l’apaisement, l’Amour, la joie, le respect. Quand le non manifesté se manifeste, les mots sont en trop…

A l’heure du déconfinement, j’ai été, je le reconnais, déstabilisée par le bruit, la pollution et le retour d’une certaine forme d’agressivité dans les rapports humains. Observant que le véritable défi réside peut-être dans notre capacité à vivre en paix avec les autres et dans le monde tout en cultivant la pratique paisible et l’éveil intérieur. Aller très loin tout en restant dans le concret : confiante en la vie et vigilante aux agressions extérieures… et miennes.

J’ai pris beaucoup de plaisir à refaire des cours en présentiel et j’ai réalisé à quel point ça m’avait manqué. Et si rien ne remplace cette relation particulière que l’on peut avoir avec son enseignant, je le redis, j’ai été heureuse de cette période de confinement si propice à plus de paix et de calme. Cela a été pour moi une bénédiction : une mise à l’épreuve et un cadeau à fois. La pratique intensive et les difficultés que je rencontrais avec la santé de mon mari m’ont rendu très alerte et en contact avec l’immuable. Je ressens aujourd’hui beaucoup de gratitude en évoquant cette période.

Je profite pour remercier l’AFYI pour l’organisation de la Convention avec Abhijata Iyengar. Je remercie Abhijata pour la beauté de son enseignement tout en finesse, rigueur et compassion."

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Guénola Pinel (Vannes, Morbihan)

Enseignante depuis 2012 et certifiée Senior en 2018

"Cette période a été déstabilisante et riche à la fois. Elle a donné à voir des choses nouvelles émerger. Je commencerai par évoquer le cas de deux de mes élèves touchées par le Covid-19. Fortement affaiblies, elles n’ont pas fait le choix de participer aux cours à distance que j’ai proposé. Elles ont perdu près de 8kg chacune, ce qui est considérable. Elles ont en revanche été chercher des ressources en elles pour se soigner elles-mêmes. C’est ce que je trouve formidable chez ces deux personnes : une capacité à pratiquer en autonomie comme cela leur semblait juste. Et, sans qu’elles ne se concertent, elles m’ont ensuite rapporté qu’elles avaient pratiqué entre-autre : supta baddha konasana, setu bandha sarvangasana, adho mukha virasana. Autant de postures permettant au pratiquant de se relaxer et de faire circuler l’énergie. Début juin, lorsque les premiers cours collectifs en présentiel ont repris et que nous avons échangé sur le sujet, j’ai trouvé formidable cette prise en main personnelle par des pratiques aussi simples qu’efficaces. L’enseignant est bien là pour guider et amener un savoir, et c’est à l’élève de faire le travail d’intégration. Ce fut le cas et c’est un plaisir immense d’observer cela.

Concernant mon enseignement durant le confinement, je tiens à dire que j’ai toujours été réfractaire à l’utilisation des outils de visio-conférence quand bien même j’étais sollicitée à en proposer. En effet, j’ai beaucoup voyagé (Sardaigne, Grande-Bretagne, Marseille) et à chaque fois je laissais des élèves qui me demandaient de poursuivre l’enseignement à distance, ce que je refusais catégoriquement même si j’avais un petit pincement au cœur de ne pas satisfaire ces besoins. De ce fait, quand est arrivé le confinement, je ne me suis pas précipitée, c’est le moins que je puisse dire (sourires). J’ai laissé passer une semaine avant de commencer et quel ne fut pas mon étonnement d’observer le plaisir des élèves qui se retrouvaient et me remerciaient. C’était émouvant. J’ai réalisé progressivement que chaque cours était un point de repère dans la semaine. Dans cette période inédite et déstabilisante, le yoga et la méthode Iyengar® permettaient à chacun de se remettre en jeu, de continuer à faire des efforts face à l’incertitude. J’ai alors pris du plaisir à faire ces cours à distance (six par semaine) en me disant que j’étais là pour proposer un cadre et permettre à l’énergie de circuler.

D’un point de vue plus pédagogique, sans suspens, le point noir est que l’on peut difficilement corriger les postures. Rien ne remplace l’ajustement par l’exemple direct et le toucher. En revanche, j’ai observé que les élèves étaient plus attentifs en visio-conférence que dans des cours "classiques" en présentiel. En effet, parfois je me surprends à reprendre nombre d’élèves qui n’écoutent pas ou mal les consignes et rentrent dans les postures trop rapidement. En essayant de comprendre pourquoi, de nombreux pratiquants ont exprimé qu’il n’y avait pas le regard des autres et qu’ils prenaient plus de temps pour intégrer les consignes. Qu’ainsi, ils n’avaient pas peur d’être décalés dans la mise en place et de retarder le groupe. D’autre part, il n’y avait pas de soucis de circulation routière et donc pas le stress de l’horaire. On est chez soi, et le cours est plus confortable. Bref, mes élèves m’ont livré qu’ils se sentaient libres d’explorer les enseignements à leur rythme ce qui boucle complètement avec les intentions du yoga : l’important est le parcours que l’on fait pour arriver l’asana. C’est une découverte graduelle et profonde. C’est très intéressant de comprendre cela.

Je tiens à préciser que j’ai été particulièrement attentive à ne prendre aucun risque durant ces séances à distance. J’ai à la fois responsabilisé mes élèves et pris moi-même des décisions claires. Pour résumer, je me suis interdite certaines postures pour certains élèves et j’ai également demandé à chacun de délimiter son champ des possibles. Alors qu’en présentiel, je pourrai proposer l’inverse parce que je suis présente et vigilante.

Enfin, concernant ma pratique personnelle j’ai apprécié d’avoir du temps. En effet, j’enseigne à une heure de route de chez moi et j’ai donc savouré d’exercer sans regarder ma montre. C’était une nouvelle liberté que m’a proposé ce confinement. La liberté d’aller explorer certaines flexions arrière et autres exercices de pranayama que je n’ai pas toujours le temps d’intégrer à ce niveau de conscience. Sans oublier que tout ce temps libre m’a permis aussi d’imaginer de nouveaux enchaînements pour moi-même et mes élèves : quand un espace de liberté devient source de créativité."