Abhijata Iyengar : "Le yoga doit faire de nous des êtres joyeux"

A l’occasion de la Convention Européenne 2018, Abhijata Iyengar nous a fait l’honneur de nous accorder un entretien. Nous avons pris le soin de le filmer et de le traduire en français. Merci à Régine Cavallaro pour les questions et la traduction, merci à Daniel Madaoui pour la captation des images et à Jean-Baptiste Vernhes pour le travail de post-production.

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AFYI : Que ressentez-vous lorsque vous voyez un gymnase comme celui de Marseille rempli de près de 800 personnes venues pratiquer le Yoga IYENGAR® ? En 2016, la Convention américaine à laquelle vous étiez invitée avait rassemblé quelque 1000 participants. N’êtes-vous pas impressionnée par ces chiffres ?
Abhijata Iyengar : Oui, effectivement, ce sont des chiffres importants. C’est merveilleux de voir autant de gens se passionner et se déplacer pour recevoir l’enseignement de Guruji. C’est impressionnant de voir que même après sa disparition, et dans un pays aussi lointain, un nombre aussi important de personnes continue d’être toujours aussi intéressé et lié à l’enseignement de Guruji. C’est quelque chose qui me touche beaucoup.

AFYI : Perpétuer l’enseignement de Guruji, aux côtés de Geeta et Prashant, est sans aucun doute une mission exigeante et une grande responsabilité. N’avez-vous jamais eu le trac ? D’autant plus que vous étiez âgée d’une vingtaine d’années lorsque vous avez commencé à voyager à l’étranger pour enseigner ?
Abhijata Iyengar : Oui, la première fois que j’ai enseigné à l’étranger, alors que j’avais dans les vingt ans, j’avais le trac car je savais que j’allais me retrouver face à des pratiquants qui avaient commencé le yoga avant même que je sois née. Alors naturellement, j’étais inquiète, je me demandais ce que j’allais bien pouvoir leur apporter. Mais tout le temps que j’ai passé auprès de mon grand-père, tout ce que j’ai appris grâce à lui, je sens qu’il est de ma responsabilité de le transmettre et de le partager avec ses étudiants. Du coup, avec une telle priorité, le trac disparaît. Car ce que j’enseigne ne m’appartient pas. Tout ce que je dis vient de lui. Moi je ne fais que transmettre. Je ne fais qu’enseigner ce que j’ai compris, assimilé, digéré. Alors, non, ça ne me fait plus peur.

AFYI : BKS Iyengar n’était pas seulement votre grand-père, il était aussi votre gourou. Comment continue-t-il à inspirer votre pratique et votre enseignement ?
Abhijata Iyengar : Chaque fois que je pratique ou que j’enseigne, il y a toujours un moment où je me souviens de quelque chose qu’il m’a dit. Mais il m’a aussi mise en garde contre la mémoire. Selon lui, nous ne devrions pas toujours dépendre d’elle. Nous devrions plutôt rester attentifs et sensibles, afin d’observer ce que nous sommes en train de faire et ne pas juste dépendre de notre mémoire. Mais pour l’instant, je pense que nous devons aussi nous servir de notre mémoire. Oui, il continue à nous inspirer parce qu’il m’a enseigné – et je parle aussi au nom de tous ceux qui ont été proches de lui – quelque chose de si authentique, de si vrai, de si extraordinaire et à la fois de si sensé que nous en restons imprégnés. Si ça avait été quelque chose de superficiel, on l’aurait déjà probablement oublié ou d’autres choses seraient venues le remplacer. Mais parce que nous avons été en contact permanent avec son enseignement, celui-ci reste en nous et fait désormais partie de nous.

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AFYI : Y a-t-il, selon vous, une approche féminine dans la façon de transmettre l’héritage de Guruji ? Et si oui, comment se manifeste-t-elle ?
Abhijata Iyengar : Je pense qu’un enseignant doit assumer plusieurs rôles lorsqu’il enseigne. Il y a des moments où il doit adopter une approche masculine afin d’insuffler du courage. Parfois, il faut faire, être dans l’action, sans trop se poser de questions. Mais il y a aussi des moments où il faut faire preuve de tendresse. Bien souvent, il faut adopter une approche féminine car le yoga est un sujet émotionnel. Étant moi-même une femme, je ne sais pas trop en quoi consiste la part masculine, je ne peux que parler de la part féminine. Mais lorsque je voyais mon grand-père enseigner, ou même lorsque je vois mon oncle Prashantji ou ma tante Geetaji enseigner, je n’ai pas l’impression que leur enseignement soit une question de genre. J’ai vu des fois où ma tante était absolument sans peur et mon oncle très tendre. Je ne crois donc pas qu’il y ait une approche spécifique liée au genre. C’est juste qu’en tant que pratiquant de yoga on devient si sensible à la situation que l’on est capable de faire naître la réaction demandée.

AFYI : Il y a aujourd’hui beaucoup, beaucoup d’enseignants certifiés dans le monde. Que pensez-vous du développement exponentiel du Yoga IYENGAR® ? Et comment le RIMYI gère-t-il l’afflux des demandes ?
Abhijata Iyengar : Le développement du Yoga IYENGAR® est quelque chose de fantastique. Lorsque Guruji était vivant, il était l’altruisme incarné. Toute sa vie, il n’a cessé de donner. À tout le monde. Tous ceux qui venaient le trouver pouvaient bénéficier de son immense sagesse. Le fait qu’autant de personnes puissent faire l’expérience de la joie que procure le yoga est assurément quelque chose de fabuleux. C’est une très bonne chose que des pratiquants de plus de soixante-dix pays puissent goûter aux bienfaits et à la joie qu’apporte l’enseignement de Guruji. Mais les enseignants les plus expérimentés devraient être prudents. Guruji disait qu’un sadhaka, un chercheur de vérité, doit toujours évoluer comme sur une épée à double tranchant et qu’il faut être extrêmement prudent lorsqu’on emprunte cette voie. Cette dernière doit être très équilibrée.

Les enseignants expérimentés, ceux qui transmettent son enseignement aux générations suivantes, ont une grande responsabilité : ils doivent veiller à le transmettre exactement comme ils l’ont reçu. Car, oui, nous avons reçu les asanas, pas seulement sur le plan physique mais aussi sur le plan mental, émotionnel, intellectuel, physiologique et psychologique. Toutes nos dimensions sont touchées par ce que notre gourou nous donne. Lorsque nous le transmettons à notre tour, nous devrions donc le faire de la même façon. On m’interroge souvent à propos de l’édulcoration du sujet : si l’on se contente de continuer à propager le yoga, son authenticité ne risque-t-elle pas de se perdre ? Dans le film [« Light on Sadhana », projeté lors de la Convention], Guruji explique que lorsqu’il enseigne il cherche à insuffler cette étincelle de sensibilité chez ses élèves. Si ses enseignants peuvent à leur tour insuffler la même chose à leurs élèves, alors le Yoga IYENGAR® continuera à vivre encore longtemps. En tant qu’enseignants, nous devons donc nous aussi transmettre cette dimension. Les générations à venir pourront ainsi goûter à la joie du Yoga IYENGAR®.

AFYI : Le yoga, en général, connaît un tel succès dans le monde que l’on assiste, forcément, à certaines dérives, voire à des aberrations. Dans son dernier numéro, un magazine citait, par exemple, le Tequila yoga. Aux Etats-Unis, le yoga est devenu un business à part entière. Est-ce un phénomène qui vous inquiète ?
Abhijata Iyengar : Oui, parfois je trouve ça un peu bête. Si vous cherchez juste à vous faire plaisir, pourquoi appeler ça du yoga ? Personne ne vous oblige à venir dans un cours de yoga. C’est là que les enseignements de Patanjali sont d’une importance capitale. Le yoga ne consiste pas à faire ce que l’on aime. Patanjali définit le yoga comme le moyen d’empêcher les fluctuations de la conscience et dit que l’on peut y parvenir en pratiquant abhyasa et vairagya. Quelle que soit la discipline que vous choisissez, si celle-ci se fait passer pour du yoga, vous devez vous demander si deux notions sont bien présentes. Est-ce qu’elle permet d’empêcher les fluctuations de la conscience ? Y a-t-il une part d’effort ? Y a-t-il une part de renonciation ? Le cas échéant, vous devez avoir l’intelligence de décider. Guruji disait souvent qu’il est très facile de duper les gens (rires).

AFYI : Mais vous ne vous faites pas de souci pour le Yoga IYENGAR® ? Il y aura toujours du Yoga IYENGAR® ?
Abhijata Iyengar : Oui, je fais entièrement confiance à mes camarades pratiquants (rires).

AFYI : Quel message aimeriez-vous transmettre aux pratiquants de Yoga IYENGAR® aujourd’hui ?
Abhijata Iyengar : À nouveau, je citerai mon grand-père. Il a dit un jour que la vie était comme l’Amazone. Tout comme le fleuve, elle s’écoule avec force et dynamisme. On doit vivre sa vie de cette façon. Pour moi, cela résume parfaitement le yoga. Oui, le yoga vous donne la santé physique et mentale ; oui, il fait naître en vous la spiritualité et les principes philosophiques ; mais il doit aussi faire de vous un être joyeux. Il doit faire de vous un être humain capable d’accepter et partager la joie. Car le yoga ne signifie pas l’isolement et le renoncement. C’est ce que mon grand-père a montré. Car bien qu’on lui ait offert le titre de sannyasin et qu’on lui ait conseillé d’aller dans l’Himalaya, de pratiquer tapas et de renoncer à la vie de ce monde, il a dit non. Pour lui, la vie ça voulait dire vivre. En un mot, je dirais que l’on doit aussi voir cet aspect dans le Yoga IYENGAR®. Oui, il y a beaucoup de discipline, d’acuité et d’introspection, mais il y a aussi la joie. Si tous ces aspects sont réunis, alors l’apprentissage est équilibré.

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Vous voyez, on peut dire que le Yoga IYENGAR® est un parampara. Je dirais que notre tout premier parampara ou dharma, notre première caractéristique est d’être avant tout un être humain. Être un yoga parampara, c’est une chose. Mais avant cela, on est fondamentalement un être humain. Le yoga doit servir à ça. Les Écritures disent que l’on doit vivre comme une feuille de lotus. Vous voyez, le lotus pousse dans des eaux boueuses. Ses feuilles touchent donc la boue. Pourtant, elles ne sont jamais souillées. Les feuilles ne se salissent jamais et la fleur est superbe. Nous devrions donc vivre de la même façon dans le monde. C’est ce que nous disent les Écritures.

Quelle que soit la forme de yoga que vous apprenez, elle doit faire de vous un meilleur être humain. C’est ça notre tout premier dharma et c’est incontestablement le but du Yoga IYENGAR®. Mais on ne peut commencer par là. Vous n’allez pas vous inscrire à un cours de yoga parce que vous voulez vivre comme un lotus (rires). Vous allez vous inscrire parce que vous souhaitez ne plus avoir mal quelque part ou devenir plus souple. Généralement, on commence un cours de yoga avec un objectif. Mais une fois que l’on prend des cours régulièrement et que l’on installe sa pratique, des changements s’opèrent, naturellement. Il vous suffit de garder l’esprit ouvert pour les voir. Avec du recul, au bout de cinq, six ans, vous regardez en arrière et vous vous apercevez que vous avez changé. « Tiens, avant j’étais plus impulsif ; maintenant j’arrive à mieux contrôler mes réactions » ; « avant j’étais paresseux, mais aujourd’hui c’est fini ». Avec le recul, vous vous rendez compte combien le Yoga IYENGAR® vous a transformé. On ne peut pas commencer avec cet objectif. On commence généralement avec un but plus concret, mais plus tard, une fois que vous l’avez accepté, le yoga rend cette transformation possible.

Retrouvez la vidéo de cet entretien en anglais (sous-titrage en français)